Reportage – la démarche Zero Waste à Seattle (1/2)

Seattle est une de ces villes américaines qui s'engage fortement pour la réduction des déchets, le compostage et le recyclage. Voici notre enquête de terrain (1/2).

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Bluesky

Seattle, la capitale de l’Etat de Washington, est située sur la côte Ouest des Etats-Unis à quelques kilomètres de la frontière canadienne. La démarche Zero Waste de la ville est bien moins connue que sa (presque) voisine San Francisco, mais vaut la peine qu’on s’y attarde…  Tim, Dirk, Eva travaillent respectivement pour la mairie de Seattle, au sein d’une entreprise locale de vente de matériaux et pour une ONG environnementale. Trois métiers complètement différents et pourtant complètement liés, au travers de la démarche Zero Waste  de la ville.

Note de l’auteur : Je tiens à remercier Tim Croll, Dirk  Wassink et Eva Dale pour leur accueil et leur disponibilité, en dernière minute, pour répondre à mes questions. 

Timothy Croll est à la tête du service public de gestion des déchets à Seattle. Pour expliquer les enjeux de la gestion des déchets de sa ville, il retrace une chronologie très éclairante.

Retour sur 50 années de « waste policy » (politique de gestion des déchets) à Seattle

Dès les années 1960, Seattle a adopté un système de tarification incitative. Mais du fait du caractère assez désorganisé de la collecte, assurée par différents prestataires qui collectaient directement les poubelles – toutes différentes – dans les cours et jardins, ce système PAYT (Pay-As-You-Throw, incitatif en fonction de la quantité de déchets jetés) était peu efficace. En 1988, la mairie met en place une collecte gratuite des recyclables, en porte-à-porte dans les zones pavillonnaires.

A partir de 1989, la municipalité impose que toutes les poubelles soient sorties sur le bas-côté, et la ville fournit des bacs, dont la taille détermine le prix payé par les habitants pour l’enlèvement des déchets. Ce système de paiement en fonction de la taille du bac est toujours en vigueur, et la taille moyenne des bacs tend à diminuer ! La ville propose désormais, en plus de la taille standard (32 gallons, soit environ 120 litres) des « mini-bacs » (20 gallons, soit environ 75 litres) et, depuis peu des « micro-bacs » (10 gallons, soit environ 38 litres).

Pendant un temps, les habitants pouvaient acheter des stickers (au prix assez prohibitif de 10 dollars) pour les poubelles supplémentaires qu’ils voulaient sortir occasionnellement en plus de leur bac. Désormais celles-ci sont automatiquement décomptées par les employés chargés de la collecte et ajoutées à leur facture.

Années 90 : la collecte des recyclables est généralisée

Au cours des années 1990, la collecte des recyclables est progressivement étendue à tous les types d’habitats, y compris immeubles et condominiums. Une collecte des déchets verts (jardins) est également mise en place, pour un tarif plus bas que les ordures ménagères.

Au début des années 2000, la ville décide de prendre en charge les déchets d’activités économiques (commerces, entreprises…) qui jusqu’alors étaient gérés par des compagnies privées, payées directement par les entreprises. Le système était jugé non optimal, avec raison : la simple prise de contrôle et réorganisation par la municipalité a permis de réduire de 10% la quantité des déchets d’activités économiques. Elle en profite alors pour proposer également, progressivement, la collecte des recyclables aux entreprises.

2005 : première obligation de tri

En 2005, alors que l’ensemble de la ville est couverte par une collecte des recyclables, une loi est adoptée qui interdit de jeter les recyclables avec les ordures ménagères. Des contrôles aléatoires sont réalisés en habitat collectif, et pour les zones pavillonnaires, ce sont les employés chargés de la collecte qui vérifient le contenu des bacs et ne les collectent pas en cas d’erreur.

A cette même période, la ville décide de distribuer des bacs aux personnes abonnées à la collecte des déchets de jardins (environ 2/3 des foyers). Jusqu’alors en effet, ceux-ci étaient collectés dans des sacs ou directement à partir de poubelles utilisées par les habitants, et ce système rendait la collecte plus compliquée et pénible pour les employés.

Les containers étant désormais adaptés, la ville décide d’élargir cette collecte des déchets verts aux déchets de cuisine végétaux, et papiers et cartons souillés. En 2007, la ville de Seattle adopte officiellement une résolution l’engageant dans la démarche Zero Waste.

Fin des années 2000 : les déchets organiques sont collectés séparément

En 2009, le rythme des collectes est modifié : les déchets végétaux sont désormais collectés une fois par semaine, ce qui rend possible un nouvel élargissement de la collecte aux autres types de déchets organiques (carnés notamment). Des mini-containers à biodéchets sont distribués à tous les habitations qui n’étaient pas encore inscrites à la collecte des déchets verts. Puis en 2011, une loi oblige les propriétaires à équiper les immeubles afin que la collecte des biodéchets soit accessible aux locataires.

Enfin, en 2014, suite logique de cette progression vers la séparation à la source des déchets organiques, une loi est passée pour interdire leur présence dans les ordures ménagères, dès le 1er janvier 2015, et ce pour tous les résidents et entreprises de la ville.

Le taux de diversion (vers recyclage et compostage) à Seattle à atteint 56% en 2013, habitants et entreprises confondues, et la ville compte bien, grâce à cette dernière mesure, atteindre les 60% dès 2015 puis 70% d’ici 2022. Le plan d’action de la municipalité cible également les déchets du BTP, avec un objectif de recyclage de 70% en 2020. En termes de quantité totale de déchets générés par habitants, la courbe est à la baisse, ce qui est également un bon signe, même si une bonne partie de cette diminution est liée à la crise économique (chute de 10% en 2009). Comme Tim Croll, « espérons que la reprise sera une reprise zéro déchet ».

Prévention des déchets : la ville de Seattle contrainte d’aller en justice

Cette évolution progressive vers la réduction des déchets envoyés en décharge ne s’est pas faite sans heurts. Souvent, il a fallu négocier, comme lorsque la ville a repris le contrôle de la gestion des déchets des entreprises par exemple, en assurant une continuité pour les entreprises dont c’était l’activité principale. Mais c’est en matière de prévention que la ville s’est heurtée à des oppositions bien plus tenaces.

Emballages et vaisselle à usage unique

La vente à emporter est à Seattle, comme partout en Amérique du Nord extrêmement développée et fortement génératrice de déchets : gobelets, couvercles, barquettes, couverts, etc. L’usage du polystyrène pour l’emballage de la nourriture à emporter a été interdit à Seattle dès le début des années 2000, ainsi que tous les emballages et ustensiles qui ne seraient ni recyclables ni compostable. Quelques exemptions subsistent cependant, par exemple pour les couverts destinés à manier de la nourriture très chaude (type soupe).

La ville a également rendu obligatoire, pour les établissements qui proposent de la vente à emporter et les organisateurs d’événements publics, de mettre à disposition de l clientèle des poubelles de tri pour les recyclables et l’organique.

Mais lorsqu’elle a souhaité aller plus loin en 2014, en n’autorisant que les emballages et la vaisselle compostables, l’une des célèbres chaînes de café à emporter s’est vigoureusement opposée… Les autorités n’ont cependant pas abandonné cette idée.

Interdiction des sacs en plastique à usage unique

A Seattle, la collecte des recyclables inclue les sacs et sachets en plastique. La municipalité, souhaitant cependant limiter leur usage, a d’abord ciblé l’ensemble des sacs à usage unique qu’ils soient en plastique ou en papier, considérant avec raison que l’impact environnemental était important dans les deux cas. Ne pouvant les interdire tous complètement, elle projetait de les taxer à hauteur de 25 centimes par sac, dont 20 c. seraient revenus à la ville pour financer des actions de réduction des déchets et de sensibilisation, et 5 c. seraient restés entre les mains des commerçants. L’industrie chimique s’y est vivement opposée, et a largement financé une campagne visant à provoquer un référendum local contre cette mesure. La consultation a finalement eu lieu et a abouti au retrait de la proposition.

La municipalité a donc fini par opter en 2012 pour une interdiction totale des sacs plastiques de caisse à usage unique, assortie d’une tarification (plutôt qu’une taxe) obligatoire des sacs en papier à 5 centimes. Les 290 000 sacs en plastiques jetés chaque années ont donc quasiment disparu de la circulation…

Echec en justice sur les annuaires commerciaux

Dans l’État de Washington, dont Seattle est la capitale, les « Yellow pages », annuaires des commerces, sont distribués par plusieurs entreprises privées, qui vendent d’autant plus cher leurs encarts publicitaires que leur distribution est large. Chaque foyer se retrouve donc assez facilement encombré de 7 ou 8 annuaires dispensant la même information. Pour remédier à ce gaspillage, un élu de la ville souhaitait mettre en place un site de gestion des abonnements, ou chaque citoyen aurait pu se désinscrire (opt out) de l’une ou l’autre des publications.

Cette mesure de bon sens a provoqué les foudres des éditeurs de ces annuaires, qui ont invoqué le « freedom of -commercial- speech » (liberté d’expression), pour attaquer la ville en justice. Avec succès, malheureusement. La ville a été contrainte de payer la somme de 500 millions d’euros et de fermer sa plateforme d’abonnement.
Les élus semblent déterminés à poursuivre malgré tout leur politique à la fois incitative et coercitive de réduction des déchets à la source. Et Tim Croll de conclure : « This is all about political goodwill« .

Retrouvez ici le calculateur de tarification incitative.

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